Ce mois-ci, Psycho et société, Psychologie de l'enfant & du développement

Pédagogie et dictature : l’école comme canal d’endoctrinement

Le XXème siècle, ère de totalitarisme marquée par les régimes coercitifs et dictatoriaux, a laissé son empreinte au sein même de l’éducation. Les pédagogies alternatives fleurissent, les écoles Makarenko prolifèrent, les aspirations éducatives évoluent. On prône la liberté de penser, la potentialité et l’optimisation des ressources.

Remontons quelques décennies en arrière et plongeons-nous dans l’Allemagne Nazie, dans l’URSS Stalinienne ou encore dans l’Espagne Franquiste : comment être un enfant dans un système despotique et oppressif ? Comment apprendre malgré une propagande omniprésente ? Comment se présente le système scolaire sous le commandement de grands dictateurs dont il n’est plus nécessaire de citer les noms ?

Pavel Morozov, ce nom seul suffit à illustrer la manipulation mentale qui était à l’œuvre. Le jeune Pavel, paysan de l’Union soviétique alors âgé de 13 ans, avait dénoncé son père lors de la famine en Ukraine. Ce dernier fut arrêté, déporté et mourut au goulag pour avoir caché des grains et donné de faux papiers aux paysans destinés à la mort. Pavel, devenu une icône, fut récompensé du titre de « pionnier-héros numéro 001 de l’Union soviétique», eut sa statue érigée à Moscou et son nom dans les livres scolaires. L’enfant fut pris comme exemple à l’école, on apprenait alors aux écoliers que, comme Pavel, il fallait dénoncer tout acte anti-communiste observé à la maison.

Coupés de leur innocence, les enfants deviennent la propriété de l’état, facilement malléables, ils sont utilisés comme moyen de propagation idéologique. Toute sentimentalité est bannie afin de fabriquer de toutes pièces des robots de la propagande. Le rôle des parents fait alors l’objet de discrédit : l’enfant, adulte en devenir, doit être dévoué à la collectivité. D’une dictature à l’autre, les mêmes procédés sont observés : l’état se substitue à l’éducation donnée par les parents. La frontière entre éducation et dressage est alors remarquablement fine.

En 1927, parut le tome 2 de Mein Kampf. Entre « pureté raciale » et ambitions aryennes, les pages de cet ouvrage sont chargées en terme de signification, prônant le principe qu’il ne faut pas :

 « faire ingurgiter de simples connaissances mais élever des corps parfaitement sains. Le développement des capacités intellectuelles ne vient qu’au deuxième rang. » (p. 452)

Les enfants n’apprennent pas à penser mais à être. La formation scientifique est laissée de côté afin de privilégier l’éducation physique et sportive, et plus particulièrement, les sports de combat. L’extrait suivant se suffit à lui-même :

« Il faut inculquer cette confiance en soi au jeune Allemand dès l’enfance. Toute son éducation et toute sa formation doit viser à lui procurer la conviction d’être absolument supérieur aux autres » (II, 456).

Cette représentation trouve son apogée au cours du service militaire où l’objectif central est d’aboutir à transformer l’enfant en homme, tel que Hitler l’entend, « il y apprendra à se taire et à accepter les réprimandes même injustifiées ».

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Les jeunes filles font également l’objet d’une éducation plus que stéréotypée : l’objectif étant d’éduquer de futures mères et non des écolières, l’auto-détermination et le libre-arbitre sont des notions quasi-inatteignables.

À l’école, les deux disciplines prioritaires sont la biologie, dont la visée directe est l’inculcation des notions de race pure, et l’histoire dont le but est de réécrire le passé et de montrer que le troisième Reich est le couronnement de la grandeur allemande. La contamination idéologique se manifeste donc sous diverses formes. Les mathématiques n’y échappent pas et le problème suivant en est la preuve même :

« la construction d’un asile d’aliénés coûte environ 6 millions de marks. Pour cette somme, combien de logements familiaux pourrait-on construire ? ».

En Italie Mussolinienne, le sport avait également une place omnipotente, les garçons étaient entraînés à devenir de bons et dévoués soldats, si bien que l’enfant n’ayant pas les capacités physiques attendues était humilié et renvoyé. Des cours de couture, de ménage, d’hygiène et de premiers soins étaient imposés aux filles afin de fabriquer de futures mères.

Sous l’URSS Stalinienne, l’illusion était le mécanisme prépondérant. L’individualité était bannie au profit de la collectivité, la propagande déguisée était monnaie courante, le culte de la personnalité était quotidien.

«  Staline, tu es plus haut que les étoiles célestes, et seules tes pensées sont plus hautes que toi. Le soleil est plus lumineux que les étoiles, mais ton esprit Staline, est plus lumineux que le soleil », tel était le type de texte enseigné à l’école et que les enfants se devaient de réciter.

Afin de contrer toute indignation et insurrection, l’individu doit apprendre à aimer son statut. Les jeunes font l’objet d’une grande considération, ils cultivent un pouvoir d’agir et reçoivent une raison de se battre pour une grande cause. Un conditionnement de masse est utilisé avec comme finalité un prétendu bonheur, une utopie. Les enfants sont bercés par l’idée que des hommes comme Hitler ou Mussolini sont d’une intelligence supérieure, qu’il faut les vénérer, que tout ce qu’ils affirment est une vérité absolue. L’ici et maintenant est alors fantasmé et mystifié. La complexité d’une telle manipulation nourrit l’essor des esprits contestataires. Sens moral et esprit critique fonctionnent de pair et sont interdépendants : dans la mesure où il y a pouvoir, il y a contre-pouvoir.

Rendons-nous maintenant de l’autre côté du globe dans la Chine Maoïste : Yu Xiangzhen, retraitée pékinoise de 64 ans se souvient de la révolution culturelle (1966-1976) comme si c’était hier. Un demi-siècle après, elle s’étonne toujours de pouvoir réciter par cœur des passages entiers du petit livre rouge, symbole du maoïsme.


Yu confie «En 1966, j’avais 13 ans, et comme les cours n’étaient plus assurés à l’école, nous n’avions que ça à faire. On étudiait les Citations du président Mao du matin au soir».

Elle pouvait passer des journées entières dans le bus, avec ses amis, à lire à haute voix, fière et éloquente, des passages du petit livre rouge.

L’idéologie maoïste gagne en puissance alors que la terreur se propage. Les intellectuels sont brutalisés, la montée des gardes rouges amplifie la répression. Ce vacarme assourdissant de violence est le fruit de l’habilité de l’Etat qui est parvenu à manipuler la force et la vigueur de la jeunesse à des fins personnelles. Un idéal révolutionnaire est entretenu, l’idée d’un avenir meilleur et d’un pouvoir accessible à tout un chacun est alimentée. Pouvoir illusoire et éphémère dans une société où l’espoir côtoie de près la détresse.

Prisonniers politiques, épurations, censure, endoctrinement et camps de travail, tel était le quotidien de Zoé Valdés, jeune femme ayant passé son enfance à la Havane sous Fidel Castro et Che Guevara qui se sont alors emparés du pouvoir (1959).

Elle se souvient de ses vacances volées et privées de liberté : les élèves sont exploités, le repos semble alors être un rêve lointain. Ils travaillaient dans des champs, récoltaient toutes sortes de produits : canne à sucre, tabac, pommes de terre, etc.

Zoé ajoute « Nous logions dans les bâtiments où avaient été enfermés les prisonniers politiques. Sur les murs, on lisait encore leurs messages. » Elle souligne également les abus et autres tentatives de viol exécutés par les brigadiers sous prétexte que les filles devaient accomplir leur « devoir révolutionnaire ».

Réfugiée en France, Zoé Valdés se réjouit de l’éducation proposée. Elle confie avoir pleuré de joie lorsque sa fille lui a récité les fables de La Fontaine. Au même âge, Zoé récitait des discours de Fidel Castro. Elle regrette cependant l’enseignement transmis sur les événements de Cuba « Ils ont présenté Che Guevara aux élèves comme un héros, alors que pour nous, c’était un tortionnaire ».

 

Alors comment expliquer ces phénomènes d’adhésion ?

En 1957, Léon Festinger émet une hypothèse sur le changement d’attitude : le fait de défendre une idée à laquelle le sujet n’adhère guère contribue à créer un état d’inconfort psychologique. Ainsi, afin de réduire cet inconfort, il est nécessaire de modifier notre agir afin qu’il soit conforme à cette dite idée. Il faudrait donc donner à l’individu une bonne raison de changer son comportement (avec par exemple une récompense, une promesse d’un meilleur futur). Par la suite, l’inconfort sera quasi inexistant, au point que le sujet n’éprouve plus de discordance.

Par la suite, ces investissements sont de plus en plus coûteux sur le plan cognitif et matériel. Afin de justifier ces comportements, il faut adhérer au fait que l’idée au nom de laquelle nous nous sommes épuisés est le ciment même de notre existence. L’endoctrinement est donc intrinsèquement lié à la notion de rationalisation.

Allant de la violence, à l’imitation de la foule, en passant par la normalisation sociale, de nombreux sociologues ont étudié et tenté d’expliquer ces phénomènes d’endoctrinement à l’école.

Deux procédés ont alors été observés : le premier est la mystification du discours, le second est appelé persuasion coercitive. Quatre sous étapes sont à souligner :

1) Les techniques comportementales :  elles ont pour objectif le contrôle des interactions de l’individu avec son environnement et la modification de ses relations : l’isoler, contrôler son information, le fragiliser et le mettre sous dépendance ;

2) Les techniques de type émotionnel :  elles s’appuient sur l’élicitation émotionnelle, technique visant principalement à engendrer des sentiments et des émotions chez l’individu ;

3) Les techniques de type cognitif : le but essentiel de cette technique est la saturation des canaux d’information avec de fausses données ;

4) Les techniques d’induction d’états dissociatifs : elles provoquent ou font ré-émerger des états pathologiques (hallucinatoires ou délirants). Ainsi, la victime ressent un épuisement physiologique, elle peut renoncer à comprendre, témoigner d’un effondrement de la capacité critique et un fonctionnement automatique.

La psychologie sociale et la psychanalyse se complètent afin d’étayer la notion de soumission au pouvoir. Les théories fusent, les mémoires et les témoignages se contredisent. Tous ces régimes témoignent de similarités relativement proches et de consciences historiques analogues. Il reste néanmoins difficile de quantifier ces phénomènes, les traces écrites ayant été réalisées à partir de cas isolés qui ne nous permettent que d’extrapoler.

Les élèves ont-ils réellement adhéré à ces idéologies ? Ont-ils été enthousiastes ? Ou ont-ils tout simplement fait acte de présence ? Il demeure quasi-impossible de répondre à ces questions un demi-siècle plus tard. Sous le règne du conformisme et de la langue de bois, il est difficile de savoir si les élèves ont partagé ces positions. L’oppression était omnipotente et laissait très peu voire pas de place à la liberté d’expression, ce qui ne permet malheureusement pas d’avoir un échantillon représentatif de la population.

 

Références bibliographiques :

Contrepoints (2010). Éducation et totalitarisme. http://archives.contrepoints.org/spip.php?page=article&id_article=764

Gilbert Krebs. L’éducation totalitaire. https://books.openedition.org/psn/5820?lang=fr

Emily giassis (2014). L’encadrement de la jeunesse dans les régimes totalitaires. https://prezi.com/st8c7qut-bhs/lencadrement-de-la-jeunesse-dans-les-regimes-totalitaires/

Raphaël Belenieri (2016). Le « Petit Livre rouge », arme de diffusion massive. https://www.liberation.fr/planete/2016/09/30/le-petit-livre-rouge-arme-de-diffusion-massive_1516280

Robert-Vincent Joule. La dissonance cognitive: une clé de l’endoctrinement.
https://moodle.insa-toulouse.fr/mod/resource/view.php?id=23466

Rouja Lazarova (2011). Zoé Valdés : « L’école était un outil d’endoctrinement ». https://www.vousnousils.fr/2011/12/23/zoe-valdes-l%E2%80%99ecole-etait-un-outil-d%E2%80%99endoctrinement-518720

Exploratio-explorator. La persuation coercitive et la modification du comportement, des attitudes et des émotions. https://exploratioexplorator.wordpress.com/production-deviance-exclusion/la-persuasion-coercitive/

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