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Conférence du 23 octobre 2019: périnatalité et difficultés maternelles

Le 23 octobre dernier, l’association EPP Pro de l’Ecole de Psychologues Praticiens de Lyon organisait la première conférence de cette année scolaire. Deux intervenantes sont venues partager et échanger autour de la périnatalité : Emmanuelle Fenet, psychologue dans un centre de protection maternelle et infantile (PMI), et Elise Marcende, présidente de l’association Maman Blues, venue témoigner sur son expérience de dépression du post partum.

La soirée commence avec le témoignage d’Elise Marcende. Au moment des faits, elle est en couple depuis une dizaine d’années et vit sans difficultés économiques ou psychologiques particulières. Depuis deux ans, le couple exprimait un réel désir d’enfant. A la même période, sa grand-mère dont elle est très proche décède. C’est alors qu’elle tombe finalement enceinte.

Le dixième mois de grossesse est particulièrement difficile. Elise Marcende fait un décollement placentaire et l’éventualité d’une fausse couche commence à être évoquée. Elle est alors hospitalisée, et reste alitée jusqu’au terme de sa grossesse. Pour elle, c’est une vraie « perte de maîtrise du corps ».

Durant cette hospitalisation, des angoisses très fortes, notamment des angoisses de mort, ont commencé à s’exprimer. Elle connaît quatre hospitalisations durant sa grossesse, avec de nombreux troubles somatiques douloureux. Malgré des symptômes conséquents, les soignants ne sont jamais allés plus loin que l’évocation du baby blues. Ce syndrome « comporte une inquiétude relative au nouveau-né, une tendance dépressive avec labilité émotionnelle, des sentiments vagues d’insuffisance et quelques attitudes passagères de repli. Ce syndrome est bénin. S’il persiste plus d’une semaine malgré un entourage étayant et chaleureux, il faut redouter une évolution dépressive. » (F. Danet, professeur de psychopathologie à l’EPP).

En fin de grossesse, Elise Marcende fait la première crise d’angoisse de sa vie. Son ampleur est majeure et occasionne une hospitalisation. Elle reste sous observance gynécologique tous les jours. Lorsqu’elle sort de l’hôpital, elle développe une hypocondrie et se replie sur elle-même : « tout était source d’angoisse. (…) J’ai totalement refermé mon cercle social ».

Elle donne naissance à sa fille au bout de trente-sept semaines. Redoutant fortement la grossesse mais peu l’accouchement, la naissance se passe sans problème. Cependant, elle reçoit une péridurale surdosée qui perturbe son expérience.

« Je ne me suis pas du tout sentie actrice de cet accouchement. Ça a participé au mal être et au fait que je ne me suis pas sentie mère de cette enfant. »

Après l’accouchement, les angoisses continuent. La jeune femme se retrouve en difficulté face à sa fille et ne se sent pas en capacité de s’occuper d’elle. A la sortie de la maternité, « c’est l’explosion ». Elle raconte le premier matin, au moment de nourrir sa fille : « tout a lâché. J’ai ressenti quelque chose de l’ordre de l’urgence, j’étais en danger. Je me suis balancée d’avant en arrière ».  Suite à cet événement, elle est amenée aux urgences psychiatriques pendant cinq jours avec sa fille. Elle espère alors obtenir des explications.

« On va pouvoir me dire ce que je suis en train de vivre. (…) J’étais rentrée dans le monde de la folie. »

Le diagnostic est posé : elle souffre de dépression (du) post partum. Selon J. Masmoudi & al. (2006), cette pathologie se manifeste à travers les symptômes suivants :

  • Fatigue, asthénie, épuisement,
  • Insomnie d’endormissement, perte de la libido,
  • Sentiment culpabilisant d’incapacité à répondre totalement aux besoins de l’enfant,
  • Irritabilité et agressivité envers toute personne qui entraverait le développement et les soins procurés au nouveau-né.

Les pleurs de l’enfant sont souvent particulièrement difficiles à supporter et vécus comme insécurisants. Ils peuvent faire rejouer sa propre histoire à la mère. Le père peut souvent souffrir de dépression après coup, aux prises avec l’entière responsabilité de l’enfant.

L’unité mère-bébé n’ayant pas de place disponible pour les accueillir, Elise Marcende est séparée précocement de sa fille et est prise en charge dans une clinique psychiatrique. C’est pour elle un soulagement. Elle passe alors beaucoup de temps à dormir malgré des rêves étranges, en proie à un épuisement massif.

Au bout d’un quinzaine de jours, elle revoit sa fille et ressent une grande culpabilité envers son ex-mari qui est alors responsable de l’enfant. Les soignants « ont tenté de [l’|’aider sur la question de l’allaitement ; mais c’était toujours beaucoup de pleurs et d’angoisses ». Elle nous parle tout de même du grand soulagement de voir partir son enfant, se sentant toujours incapable de s’en occuper.

Pendant cette période, sa fille développe des troubles du sommeil, des troubles alimentaires et de l’eczéma. Elle est hospitalisée pendant six mois. Des rencontres avec la mère se font trois fois semaines afin d’évaluer les interactions et le développement de l’enfant. Celle-ci adopte des comportements de retrait par endormissement : « elle s’endormait sur le biberon ». Elle a également des difficultés à se regrouper physiquement. Une activité mère-bébé est mise en place en piscine : « dans l’eau j’étais portée, elle était portée, et on se retrouvait toutes les deux ».

Quand sa fille atteint l’âge d’un an, Elise Marcende devient plus à l’aise. L’enfant développe des capacités pour s’occuper d’elle-même. A l’époque, la responsabilité totale de l’enfant est toujours inconcevable. « J’ai commencé à aller mieux quand elle a commencé à avoir une certaine autonomie ». Pendant cette période, elle évite les lieux où elle pourrait se retrouver seule avec sa fille et préfère aller dans les espaces publics.

En tant que mère, elle nous fait part de sa colère et de son désarroi face aux équipes médicales qui n’ont pas su identifier et communiquer sa dépression. Laissée sans réponse pendant trop longtemps, elle décide de faire ses propres recherches.

« J’ai essayé de comprendre pourquoi j’avais vécu ça, j’avais besoin de comprendre. L’idée de contrôle et de maîtrise était au premier plan pour moi. Ça a vraiment fait ressortir la personne que j’étais intrinsèquement, mon socle de construction. Il y avait aussi l’image de ma mère. J’avais mis la barre très haute. Quand j’ai été en difficulté, je me comparais à elle, « elle en a été capable et pas moi » ».

Malgré la souffrance de cette dépression, elle décide d’avoir un second enfant quelques années plus tard. La grossesse est à nouveau très difficile mais l’accouchement se passe bien et elle donne naissance à un petit garçon : « ça a changé toute la donne. J’ai bien compris que dans mon histoire, la relation mère-fille était très complexe. Si ça avait été fille, ça aurait été très compliqué ».

Aujourd’hui, Elise Marcende évoque une relation très instinctuelle voire animale avec son fils, en contraste avec une relation à sa fille très intellectualisée, où la tendresse n’est pas toujours automatique.

Depuis, elle est présidente de Maman Blues, une association non lucrative de soutien et d’échange pour les femmes en proie à des difficultés maternelles. Cette association vise à proposer un accompagnement différent de celui du parcours de soin traditionnel aux femmes victimes de dépression du post partum, de troubles de l’attachement, de troubles anxieux généralisés, de parcours tumultueux et autres. Des prises en charge peuvent être proposées pour la mère et le bébé.

Les difficultés maternelles sont fréquentes et peu entendues. D’après l’ouvrage Psychopathologie de la périnatalité et de la parentalité de G. Andro, J. Dayan et M. Dugnat (2014) :

– 10 à 20% des femmes font une dépression pendant leur grossesse,

– 10 à 18% des femmes font une dépression du post partum,

– Une à deux femmes sur mille seraient atteintes d’une psychose puerpérale.

La psychose puerpérale apparait souvent après un Baby blues et s’accompagne d’insomnies, d’agitation.  Elle est associée à un état confusionnel, des idées délirantes souvent portées sur l’enfant, et de fortes oscillations de l’humeur (F. Danet, professeur de psychopathologie à l’EPP). En d’autres termes, il s’agit d’une décompensation avec des hallucinations, une perte de contact avec le réel, des projections inadaptées sur le bébé et des difficultés à reconnaître le bébé. La psychose puerpérale peut aller jusqu’à l’infanticide avec un déni de la mort de l’enfant. Dans ces cas de figures, il est nécessaire de surveiller attentivement les risques de passage à l’acte, auto ou hétéro agressifs. La solitude et l’isolement sont identifiés comme des facteurs aggravants majeurs.

Emmanuelle Fenet, psychologue, précise que les centres PMI visent à accompagner la naissance et la périnatalité dans sa globalité pour les femmes en difficultés. Elle revient sur la période particulière qu’est la grossesse. C’est un moment de transformation du corps qui génère par la même occasion de profonds remaniements psychiques. La question transgénérationnelle est soulevée et le rapport à sa propre mère peut se rejouer.

Dana Raphael, anthropolgue américaine, propose le terme de « matrescence » – fusion du mot « mère » et « adolescence » – pour parler du moment charnière que représente la maternité. Elise Marcende nous parle du passage perturbant que peut être la différenciation mère-bébé : « On était un, on devient deux ».

Au-delà des problématiques individuelles que soulève la maternité, Emmanuelle Feret revient sur le poids des représentations sociales et la pression imposée aux femmes pour coller à l’image de « la mère idéale ». Cette injonction sociétale peut générer une grande culpabilité chez celles qui ne parviennent pas à se sentir à l’aise dans ce nouveau rôle. A cela s’ajoute la grande indépendance des femmes dans nos sociétés, qui peut favoriser un isolement social en période de crise.

Pour ces raisons, les difficultés rencontrées sont souvent tues et peuvent même devenir tabou dans l’entourage. Ce silence peut venir perturber ou empêcher la relation mère-bébé, déjà fragile voire inexistante. En effet, la naissance d’un enfant peut être vécue comme « un envahissement émotionnel avec parfois de la peur, qui nécessite une mise à distance ».

La dépression du post partum survient souvent suite à une grossesse et/ou une naissance difficile(s), notamment dans le cas des césariennes d’urgence, où la sortie du bébé n’est pas symbolisée dans le psychisme de la mère. La séparation précoce, souvent brutale, est un facteur de risque. Par la suite, un rejet ou des problématiques de séparation/individuation peuvent se manifester. L’observation de l’enfant est primordiale puisqu’elle peut aussi mettre en évidence des troubles de la relation mère-enfant qui ne sont pas visibles par la simple observation de la mère.

Bien que cette pathologie touche de nombreuses femmes, beaucoup sont laissées dans un flou diagnostic qui peut s’avérer très douloureux.

« Le diagnostic peut être enfermant mais aussi terrorisant quand on ne l’a pas ».

Dans les services de soins, l’inquiétude est davantage tournée sur l’enfant que sur la mère. Une séparation peut alors être forcée, allant jusqu’à placer l’enfant, parfois sans consulter le(s) parent(s). Ces mesures sont trop souvent brutales et injustifiées, provoquant un traumatisme supplémentaire dans la cellule familiale.

Comme alternative à la séparation, des technicien.nes d’intervention sociale et familiale (TISF) peuvent accompagner et soutenir la parentalité. Les parents sont étayés afin de pouvoir eux-mêmes être en mesure d’étayer leur enfant. Des temps de médiation familiale peuvent également être mis en place pour protéger le lien.

Aujourd’hui, les difficultés maternelles et leur prise en charge restent encore trop plongées dans le silence. Elles interrogent sur le rôle des représentations sociales de la parentalité, qui transmettent un idéal pouvant s’avérer destructeur.

 

Références bibliographiques :

MASMOUDI, S. TRABELSI, F. CHARFEDDINE, A. JAOUA (2006). Service de Psychiatrie « A », CHU Hédi Chaker, Sfax La dépression du post partum

Tissot, H., Frascarolo, F., Despland, J. & Favez, N. (2011). Dépression post-partum maternelle et développement de l’enfant : revue de littérature et arguments en faveur d’une approche familiale. La psychiatrie de l’enfant, vol. 54(2), 611-637. doi:10.3917/psye.542.0611.

Christine Laemmel (2019), L’express, La matrescence, ou pourquoi il faut parler de la naissance des mère

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