Ce mois-ci

Un menteur sachant mentir

Aujourd’hui omniprésent dans notre quotidien, nous sommes tous des habitués du mensonge et de la petite tromperie, dans une charmante dualité entre l’arracheur de dents et le Bon Samaritain. Et ce, même en ayant parfaitement conscience qu’il s’agit d’un acte moralement répréhensible. Mais qui n’a jamais profité d’un petit mensonge pour se sortir d’une situation délicate ?

“Mais non chérie, tu n’as pas grossi !” “Oui, oui j’ai bien étendu la lessive.” “Ce n’est pas moi qui aie pris le dernier cookie.” Et plus encore, selon l’inspiration et la situation du moment. Pour autant, bien qu’étant un comportement typiquement humain, l’Homme ne naît pas menteur. En effet, les époux Stern ont montré en 1999, que les enfants ne possèdent qu’à partir de l’âge de 3 ans, les capacités cognitives permettant de pouvoir commencer à mentir : ils sont en capacités de se représenter les croyances d’autrui et de manipuler le monde qui les entoure à l’aide de messages erronés. D’abord menteurs occasionnels, ce n’est que vers 4 ans qu’ils commencent à utiliser le mensonge de façon plus systématique, lorsqu’ils y trouvent un intérêt stratégique dans leur environnement, comme ne pas se faire punir. Ainsi le mensonge n’est pas une capacité innée, mais une compétence sociale que nous apprenons et développons à mesure que nous grandissons. De Paulo (1996) dira même que le mensonge est un “lubrifiant social” utilisé pour faciliter les interactions entre les individus, éviter les conflits et les tensions dans le quotidien. Toutefois, il ne faut pas oublier que certains mensonges peuvent avoir de très graves conséquences comme la triste et célèbre histoire de Jean-Claude Romand qui suite à un mensonge a abattu toute sa famille avant de mettre fin à ses jours.

Mais alors qu’est-ce qu’un mensonge ? S’il existe une multitude de mensonges différents et de manières de mentir (10 verbales, 4 non-verbales), nous avons fait le choix pour cet article de ne nous intéresser qu’aux mensonges dits “purs” qui se définissent comme “une tentative de convaincre quelqu’un de quelque chose que le menteur sait ne pas être la vérité.” (Kraut, 1980 ; Zuckerman, De Paulo & Rosenthal, 1981). Le mensonge est donc une action délibérément réfléchie, que nous pratiquons tous avec plus ou moins de réussite.

Ce n’est que récemment, à partir des années 1960, que les chercheurs ont commencé à s’intéresser au mensonge de façon scientifique, avec tout un ensemble de questions : Comment est-ce que nous réussissons à tromper ? Pourquoi est-ce que nous sommes susceptibles d’être trompés ? Sommes-nous capables de détecter le mensonge ? Comment ? La première étude réalisée sur ce sujet est celle d’Ekman et Friesen en 1969 : la Non Verbal Leakage. Elle fait état des mécanismes impliqués dans la production du mensonge, et décrit une rupture d’ordre non-verbale entre ce que dit le menteur et son langage corporel. Cette recherche pionnière avait pour but de venir se mettre au service de la justice, notamment dans le cadre des enquêtes judiciaires. Et aujourd’hui, dans la suite de ces recherches pionnières et grâce à l’imagerie médicale, nous avons des informations d’ordre neurologique concernant le mensonge.

Tout au long de cet article, nous nous intéresserons donc à la problématique du mensonge, ses caractéristiques et ses points de visibilité, ainsi que ses assises neurologiques afin de vous apprendre à devenir de bons menteurs. Alors soyez attentifs !

  1. Mensonge, mon beau mensonge

Bien que les animaux puissent tromper dans un élan de survie, ils sont incapables de mentir. Seuls les Hommes possèdent cette aptitude particulière qui est liée à leur capacité à avoir des représentations et des méta-représentations, superposables sur plusieurs degrés.

Ainsi, pour créer un mensonge, il est nécessaire de prendre en compte différents éléments. Dans un premier temps, comme nous le disions, il faut être en capacité de se représenter les croyances de la personne que nous désirons berner, pour pouvoir ensuite les modifier. Il s’agit de ce que nous appelons communément la théorie de l’esprit. Puis il faut créer une histoire, communiquant des choses fausses ou présentant un décalage avec la réalité, qui corresponde à notre objectif stratégique et qui soit suffisamment crédible pour que l’autre y adhère. Il est également nécessaire de garder en mémoire l’histoire que nous avons racontée à l’autre. Et enfin, de faire attention à supprimer la vérité de ses propos ainsi que continuer à vérifier les réactions d’autrui et les siennes, pour s’assurer que notre interlocuteur embrasse nos propos, et que le mensonge fonctionne.

En conclusion, créer un bon mensonge est loin d’être un jeu d’enfant et représente un processus cognitivement exigeant et coûteux.

Cependant, même si votre mensonge semble être imparable, il faut rester prudent. En 1981, Zuckerman et al. proposaient la Four-factor Theory. Cette théorie déclare l’existence de 4 facteurs psychologiques et physiologiques qui feraient apparaître des différences comportementales permettant de distinguer un menteur d’une personne disant la vérité.

– Les émotions : généralement, le mensonge est associé à 3 émotions principales ayant chacune des manifestations particulières. Ainsi nous retrouvons, la culpabilité et la honte de ne pas être honnête qui entraînent notamment une fuite du regard et des expressions faciales négatives. Mais également la peur d’être démasqué qui se traduit par une forte activation physiologique (dilatation des pupilles, augmentation du clignement des yeux, hésitations et erreurs verbales …). Et enfin l’excitation ou la joie liées au plaisir de tromper se signalant par une augmentation du comportement moteur et des sourires.

– L’activation physiologique : toute émotion entraîne chez l’Homme une manifestation physiologique. Dans le cas du mensonge il est possible d’observer un changement du rythme cardiaque, un changement de la pression artérielle, une modification de la respiration ou encore un changement de la conductance électrodermale.

– L’effort cognitif : comme nous l’avons vu précédemment, mentir demande un effort cognitif considérable qui augmente la charge cognitive de l’individu. Les ressources sont donc préférentiellement allouées au traitement cognitif, au détriment du contrôle corporel. Des signes observables commencent alors à apparaître comme une diminution du clignement des yeux (Bagley et Manelis, 1979), une augmentation de l’hésitation, des erreurs dans le discours, du temps de réponse, accompagnées d’un ralentissement du discours (Goldman-Eisler, 1968), ou encore un appauvrissement des mouvements des bras et des jambes (Ekman et Friesen, 1972).

– La tentative de contrôle du comportement : pour ne pas se faire débusquer, les menteurs vont donc essayer d’adopter un comportement qui leur semble “honnête”, allant à l’inverse de l’image communément admise du menteur qui serait nécessairement agité et aurait le regard fuyant. Toutefois, il n’est pas évident de contrôler un comportement associé à une émotion forte ou à un niveau de stress élevé (Ekman, 2001), ni d’avoir réellement conscience de ses propres réactions. Les menteurs vont donc avoir tendance à adopter un certain type de comportement, réduire leurs mouvements au strict minimum, ce qui leur confère une rigidité et une inhibition inhabituelles associées à un comportement semblant manquer de spontanéité (Buller et Burgoon, 1996 ; De Paulo et al., 1988).

La Four-factor Theory regroupe donc l’ensemble des éléments jugés susceptibles de mettre à jour le plus endurci des menteurs, c’est pourquoi, il faut prêter une attention toute particulière à ces facteurs, d’autant plus qu’ils ont été utilisés pour mettre au point les différents outils et techniques permettant de détecter le mensonge.

  1. Tout dans la tête

Pour Aristote “c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés” (Ethique à Nicomaque, II). L’exercice d’une vertu nous permet donc de la pratiquer de plus en plus aisément. En est-il de même pour le mensonge ? L’exercice du mensonge permet-il d’en faciliter la pratique ? Les chercheurs de l’University College de Londres ont tenté de répondre d’un point de vue neurologique à cette question.

Neil Garrett, Stephanie C. Lazzaro, Dan Ariely et Tali Sharot, ont monté une étude dont les résultats sont parus en 2016. Ils ont combiné l’imagerie cérébrale avec une tâche comportementale dans laquelle les individus ont des occasions répétées d’agir de façon malhonnête. Ils cherchaient à comprendre les mécanismes neurologiques sous-jacents à l’escalade de la malhonnêteté. Ils ont donc montré à des sujets naïfs des photos illustrant un bocal transparent, plus ou moins remplis de pièces. Le participant devait conseiller un autre participant, un complice, sur la quantité de pièces dans le bocal. “Testing realistic deception in a brain-imaging scanner is notoriously difficult, as participants need to repeatedly, deliberately and voluntarily act dishonestly in a social context without being require to admit to their dishonesty. Our model enabled participants to do just that, while also allowing us to quantify deception on a trial-by trial basis”. Les chercheurs ont souligné qu’il est difficile d’évaluer la tromperie dans une étude puisqu’il faut que l’acte soit volontaire de la part du participant, et répété.

Ils ont donc monté 5 variantes pour tenter le participant. Dans la première variante, si le sujet conduit le complice à donner un mauvais résultat, la somme d’argent lui revient aux dépens de son partenaire. Il doit donc agir de façon malhonnête pour avoir un bénéfice (Self-serving–Other-harming). Dans la seconde, le bénéfice de la tromperie revient aux deux participants (Self-serving–Other-serving). Dans les situations suivantes le bénéfice revient au partenaire aux dépens du sujet (Self-harming–Other-serving), seulement au sujet sans priver le partenaire (Self-harming–Other-serving) et seulement au partenaire sans affecter le sujet (Other-serving). Cela permet d’évaluer les différentes tromperies relatives aux différents intérêts. Le participant doit mentir de plus en plus au complice s’il souhaite être mieux payé, même si c’est au détriment du complice.

Cette expérience est suivie d’une étude en imagerie cérébrale où certaines situations sont reprises avec un nombre restreint de participants. Les chercheurs ont utilisé la plateforme Neurosynth, dans laquelle ils ont rentré les résultats, et elle a identifié l’amygdale. L’amygdale est reliée aux émotions négatives comme la peur ou la colère. Mais elle s’habitue également au mensonge. Ils ont observé à l’IRM que son activation au premier mensonge était forte. Francis Eustache qui commente l’expérience sur France-Inter la même année, dit de l’amygdale qu’elle est “ émue de tromper l’autre”. Toutefois, à mesure des mensonges, l’amygdale s’active de moins en moins. “Using functional MRI, we show that signal reduction in the amygdala is sensitive to the history of dishonest behavior, consistent with adaptation”. Plus nous mentons, moins nous éprouvons d’émotions négatives liées au mensonge : c’est l’effet boule de neige ou de pente glissante ; “Critically, the extent of reduced amygdala sensitivity to dishonesty on a present decision relative to the previous one predicts the magnitude of escalation of self-serving dishonesty on the next decision. The findings uncover a biological mechanism that supports a ‘slippery slope’: what begins as small acts of dishonesty can escalate into largers trangressions”.

Francis Eustache, neuropsychologue, souligne que cette étude donne une nouvelle preuve de la plasticité cérébrale, le cerveau est entraîné, il apprend la malhonnêteté. Il rappelle cependant que cette étude s’est déroulée dans un cadre très expérimental. Il faut donc relativiser ces résultats parce que “la situation n’est pas régulée par les cadres sociaux”. Même avec ce recul, il précisera que cette expérience reste intéressante.

Ainsi, plus vous mentez, moins votre amygdale réagit, plus vous pouvez mentir et plus vos mensonges s’amplifient. Pratiquez, vous n’en serez que meilleurs ! Mais gardez à l’esprit que le mensonge implique aussi de nombreuses aires cérébrales comme celles de la création et de l’imagination puisque le mensonge implique d’inventer un mensonge, ainsi que les zones d’inhibition puisqu’il est nécessaire de taire la vérité et de refouler ses souvenirs. Votre amygdale ne fait pas tout !

 « Un mensonge en procure souvent un autre »

(Proverbe anglais, Dictionnaire des proverbes et idiotismes anglais, 1827)

 

Références bibliographiques:

Bagnoud F. (2016, 24 octobre). La spirale du mensonge expliquée par les neurosciences. Le Temps. Récupéré de : https://www.letemps.ch/sciences/spirale-mensonge-expliquee-neurosciences?fbclid=IwAR2Hh0SFkrfKpdgNoxWkCWOHBFT6z04NdsktZU6VJVnBaVTVQcm9utRGdtM

DePaulo B. et al. (2003). Cues To Deception. Psychological Bulletin 129 (1), 74-118. doi: 10.1037/003362909.129.1.74.

France inter (2016, 28 octobre). Quand le mensonge entraîne le mensonge : le décryptage des neurosciences [Radio]. Récupéré de : https://www.franceinter.fr/emissions/la-une-de-la-science/la-une-de-la-science-28-octobre-2016

Loumé L. (2016, 2 novembre). Comment le cerveau prend goût au mensonge. Science et Avenir. Recupéré de : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/comment-le-cerveau-prend-gout-au-mensonge_107815

Mascaro, O., & Morin, O. (2011). L’éveil du mensonge. Terrain. Anthropologie & sciences humaines, (57), 20-35.

Monteleone, G. et al. (2009). Detection of deception using fMRI : better than chance, but well below perfection. Social Neuroscience 4 (6).

Nos Pensées (2018, 7 mai). Le cerveau d’un menteur fonctionne différemment. Nos Pensées. Récupéré de : https://nospensees.fr/le-cerveau-dun-menteur-fonctionne-differemment/?fbclid=IwAR2jer2TkQL0qgQj4adZ9689zsZt8w-QlTWLGWBzLTpU0oWpO5wTXqNrNfk

Seron, X. (2018). Une signature cérébrale du mensonge ?. Revue de neuropsychologie, volume 10(1), 47-58. doi:10.1684/nrp.2018.0446.

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